Lorsque j’ai découvert les exploits de Kilian Jornet sur l’Everest, j’ai été frappée par cette manière si particulière de défier les limites humaines. Dans mes voyages à travers les montagnes de l’Atlas marocain ou lors de mes rencontres avec des communautés berbères vivant en altitude, j’ai souvent observé cette relation intime entre l’homme et la montagne. Mais ce que le Catalan a accompli en mai 2017 dépasse l’entendement ordinaire. Je vais vous raconter comment cet athlète hors normes a marqué l’histoire de l’alpinisme en gravissant le toit du monde dans des conditions qui redéfinissent la notion même de performance.
L’exploit chronométrique qui a sidéré la planète alpinisme
Le temps réalisé par Kilian Jornet pour gravir l’Everest constitue un chapitre intéressant de l’histoire contemporaine de la montagne. Les 21 et 22 mai 2017, le coureur catalan a accompli ce que beaucoup considéraient comme impossible : atteindre le sommet de l’Everest en seulement 26 heures depuis le monastère de Rongbuk, situé à 5 100 mètres d’altitude. L’aller-retour complet s’est bouclé en 38 heures, sans oxygène ni corde fixe.
Ce qui rend cette performance particulièrement remarquable, c’est le choix du point de départ. Contrairement aux détenteurs des records officiels qui s’élancent du camp de base avancé à 6 400 mètres, Jornet a ajouté environ 15 kilomètres de moraines et 1 300 mètres de dénivelé supplémentaire à son parcours. Cette décision reflète une philosophie d’ascension que j’ai souvent observée dans mes recherches anthropologiques : celle de considérer la montagne comme une entité complète, pas seulement comme un sommet à conquérir.
Durant ma formation en anthropologie, j’ai appris que les pratiques culturelles révèlent souvent des visions du monde profondément différentes. L’approche de Jornet incarne cette différence : partir d’un camp de base touristique plutôt que du camp technique, c’est refuser la fragmentation de l’expérience alpine. Il est parti à 22 heures du monastère, a mis 4h35 pour rejoindre le camp de base avancé vers 2h35 du matin, s’est reposé deux heures, puis est reparti à 4h30 pour l’assaut final.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Jusqu’à 7 700 mètres, tout se passait comme prévu. Puis les problèmes digestifs ont surgi, probablement dus à un virus, le forçant à s’arrêter tous les dizaines de mètres. Malgré ces crampes et vomissements, il a atteint le sommet à minuit. Ce qu’il a accompli depuis le camp de base avancé jusqu’au sommet – environ 19h30 à 20h – reste trois heures au-dessus des records de Hans Kammerlander (16h45) et Christian Stangl (16h42). Toutefois, lors d’une phase d’acclimatation quelques jours plus tôt, Jornet avait établi un nouveau record entre le camp de base avancé et 8 400 mètres en moins de 6 heures, soit 350 mètres de dénivelé par heure sur 2 000 mètres.
Une semaine extraordinaire avec deux ascensions consécutives
Ce qui m’a le plus marquée dans cette histoire, c’est que six jours après sa première ascension, le 27 mai 2017, Kilian Jornet est reparti à l’assaut du sommet. Cette seconde tentative a été réalisée en 17 heures depuis un camp situé à 6 500 mètres sur le versant nord. Il est ainsi devenu le seul homme à avoir enchaîné deux ascensions sans oxygène en une semaine.
La raison de cette double performance ? Un concours de circonstances pragmatique : le permis délivré par les autorités chinoises était encore valable. Plutôt que de « rester à jouer aux cartes au camp de base », selon ses propres mots, Jornet a saisi cette opportunité. Cette attitude rappelle celle des nomades que j’ai rencontrés dans le désert tunisien : ne jamais gaspiller une opportunité, optimiser chaque instant disponible.
Cette double ascension a permis au Catalan de boucler son ambitieux projet Summits of my Life, entamé en 2012, qui visait à battre les records de vitesse d’ascension des points culminants de chaque continent. Avant l’Everest, il s’était fait la main sur le Cho Oyu, un sommet de 8 201 mètres situé à une trentaine de kilomètres, atteint en huit jours avec sa compagne.
| Date | Point de départ | Altitude départ | Temps | Particularités |
|---|---|---|---|---|
| 21-22 mai 2017 | Monastère de Rongbuk | 5 100 m | 26h (38h A/R) | Sans oxygène, sans corde fixe, avec virus |
| 27 mai 2017 | Camp à 6 500 m | 6 500 m | 17h | Sans oxygène, conditions venteuses |
La voie tibétaine, un choix technique et philosophique
Jornet a privilégié la voie nord par le Tibet, réputée plus difficile que la voie népalaise. Cette ascension par la face nord prend normalement entre trois et cinq jours pour un alpiniste acclimaté. Son choix s’explique par une raison technique claire : « Au sud, il y a la cascade de glace du Khumbu, c’est trop dangereux sans les cordes fixes. »
Cette voie nord, moins commerciale mais plus technique, représente plus de 3 800 mètres de dénivelé positif, incluant 30 kilomètres de moraines et 2 300 mètres d’ascension sur une pente à plus de 50 degrés. L’expédition ultralégère comprenait un sac à dos de seulement 6 à 7 kg contenant une combinaison en duvet, des chaussures à crampons, une lampe frontale, 2 litres d’eau, des moufles, du gel énergétique, un piolet, une caméra et des lunettes de soleil.
Dans mes écrits sur les traditions himalayennes, j’ai souvent souligné comment certains pratiquent l’alpinisme comme une forme de méditation en mouvement. Jornet incarne cette approche. Sa préparation mentale incluait des discussions avec des amis yogis pour apprendre à se détacher des émotions. Il décrit cette expérience comme une méditation générant une fatigue mentale, particulièrement dans les moments techniques où seul l’instant présent compte.
Les réflexions contemporaines sur le tourisme d’altitude
Au fil de mes voyages entre la Tunisie, le Maroc et les États-Unis, j’ai observé comment le tourisme transforme les lieux sacrés et les espaces naturels. Les réflexions de Jornet sur le tourisme d’altitude résonnent avec ces observations. Interrogé sur la popularité croissante de l’Everest, il a déclaré sans détour : « La dernière fois que j’y suis allé au printemps, ça m’a vraiment dégoûté ! »
Ses préoccupations portent sur plusieurs aspects critiques :
- La commercialisation excessive qui transforme l’ascension en simple ligne à ajouter sur un CV
- Les conditions dangereuses créées par des alpinistes dépassés par leurs capacités
- L’exploitation des sherpas et des porteurs locaux
- L’impact environnemental des hélicoptères tournant constamment pour déposer ou récupérer les grimpeurs
- La disparition des bénéfices pour les villages locaux, privés des revenus du trekking d’approche
Cette critique sociale et environnementale m’interpelle particulièrement. En 2023, 18 personnes sont mortes sur l’Everest, contre seulement 8 en 2017. Selon l’Himalayan Database, plus de 340 personnes auraient trouvé la mort en tentant de gravir ce sommet mythique, avec un taux de mortalité d’environ 1,2%. La difficulté d’évacuer les cadavres laisse environ 200 corps sans vie sur la montagne, témoignage macabre de cette fièvre d’altitude.
Jornet lui-même n’est pas immunisé contre ces dangers. Le 22 mai 2023, il a dû renoncer à atteindre le sommet lors d’une tentative en solitaire par une voie difficile, brassé par des vents violents et pris dans une avalanche à quelques centaines de mètres du but. Cette humilité face à la montagne, ce respect des limites naturelles, contraste fortement avec l’approche consumériste qu’il dénonce.
